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Competence - Interview: «Les Français émigrent pour continuer à exercer»
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15. août 2023

Point de vue voisin

Pénurie de personnel soignant

Interview: «Les Français émigrent pour continuer à exercer»

Le Docteur Maurice Raphael, médecin urgentiste à Hirslanden Clinique Cecil, nous éclaire sur les raisons qui l’ont poussé à quitter Paris pour venir travailler en Suisse.
Competence Muriel Chavaillaz

auteur

Muriel Chavaillaz

Journaliste de Competence pour la Suisse romande et le Tessin

muriel.chavaillaz@hplus.ch

Vous étiez chef de service des hôpitaux universitaires de Paris Sud. Pourquoi avez-vous choisi de quitter la France pour la Suisse?

Les services d’urgences en France sont en très grande difficulté. Depuis plusieurs dizaines d’années, le système de santé est en train de s’écrouler. Le déficit de médecins reste important et les soignant∙e∙s fuient l’hôpital écœuré∙e∙s par les conditions de travail et d’accueil des patient∙e∙s. Comme le nombre de généralistes a diminué, les patient·e·s se rabattent sur les hôpitaux. Parallèlement, des dizaines de milliers de lits ont été fermés dans l’idée de favoriser la médecine ambulatoire. Mais la population vieillit: de plus en plus de gens âgés ne peuvent pas être renvoyés chez eux. Les urgences s’engorgent, certaines personnes restent sur des brancards des heures, voire des jours. Ce phénomène s’aggrave de plus en plus.

Lorsque j’ai commencé à travailler dans les urgences, il y a 30 ans, il n’y avait jamais personne dans les couloirs. Avant de partir, en 2021, j’avais jusqu’à 30, 40 personnes qui patientaient ainsi. La morbidité augmente, les maladies infectieuses se propagent.

Le Dr Maurice Raphael travaille désormais pour Hirslanden Clinique Cecil, à Lausanne. (DR)

Quelles en sont les conséquences?

Les patient·e·s, comme le personnel, sont en insécurité constante. Les soignant·e·s finissent par s’en aller. La pénibilité est extrême: les jeunes n’ont pas envie de travailler 80 heures par semaine, 29 jours sur 30. En tant que chef de service, j’étais là tout le temps, sur le terrain, car j’avais un devoir éthique et déontologique qui m’empêchait d’abandonner. J’étais piégé. À la sortie du Covid, cela faisait deux ans que je n’étais pas parti en vacances. J’avais prévu de le faire au mois d’août, lorsque j’ai dû annuler mon congé au dernier moment. Je n’ai eu absolument aucun soutien de la direction, qui se fichait totalement de savoir si le service allait pouvoir fonctionner ou non. C’était vraiment le sacrifice de trop. En rentrant chez moi ce jour-là, j’ai décidé de démissionner. Je ne voulais plus cautionner ce système qui fait que l’on accepte de travailler dans des conditions pareilles, où l’on met les gens en danger.

Le salaire a-t-il joué un rôle dans votre choix?

Non. C’est un mythe. Les médecins français quittent leur pays pour pouvoir continuer à travailler, à exercer leur métier. Ils ne viennent pas pour le salaire: quitter un pays, cela demande beaucoup de sacrifices. Je suis certes mieux payé, mais la vie est plus chère ici, ce n’est pas ce qui a pesé dans la balance.

Le manque de considération de la part de votre direction, en France, vous a particulièrement affecté.

Oui, effectivement. Dans l’hôpital où j’exerçais, les conditions de travail étaient très difficiles. Mais pas une seule fois la direction n’est descendue pour nous remercier, nous encourager ou essayer de trouver des solutions.

Quel regard portez-vous sur la conjoncture actuelle?

La situation continue de se péjorer, les services d’urgences s’amenuisent. Certain∙e∙s patient∙e∙s doivent faire 200 kilomètres pour se rendre dans un hôpital ouvert de nuit. Et aucune mesure n’est prise pour enrayer la situation. Il faudrait doubler le numerus clausus et revaloriser les rémunérations pour intéresser les jeunes.

À côté de votre travail au chevet des patient∙e∙s, comment se déroulait vos journées?

En tant que chef de service en France, j’avais énormément de travail administratif. Et je devais participer à de nombreuses réunions qui ne servaient absolument à rien. Quand il y avait un problème signalé, un groupe de travail était créé, suivi d’un audit. Cela coûte de l’argent et n’apporte aucune solution concrète.

Les directions changent tous les trois-quatre ans, il n’est jamais possible de trouver des solutions sur le long terme, rien n’avance. La technocratie est un véritable fléau qui touche toutes les instances régaliennes.

Avez-vous ressenti un sentiment de culpabilité à l’idée d’avoir lâché votre pays?

Non, pas du tout. J’ai largement donné, je suis allé jusqu’au bout de ce que je pouvais faire, j’ai tenu les équipes à bout de bras en payant de ma personne. En France, l’argent est dilapidé. C’est le pays européen qui consacre la plus grosse part budgétaire à la santé, alors que les hôpitaux sont dans un état de délabrement très inquiétant. Dans un établissement de soins, la moitié du personnel est administratif, alors qu’il devrait y avoir 80% de soignant∙e∙s. Il y a des directeurs, des vices-directeurs, etc. C’est complètement dingue. On pousse les gens à partir. Celles et ceux qui partent veulent juste sauver leur peau.

Comment votre vie professionnelle a-t-elle évolué depuis votre emménagement en Suisse?

Aujourd’hui, je travaille deux fois moins. Je suis bien moins fatigué, plus disponible. C’est très important. Le rythme que j’avais avant était inhumain, je n’avais plus du tout de vie privée. Mais j’étais pris dans un engrenage, je ne pouvais pas arrêter. J’avais une responsabilité. Dans les urgences, il y a du monde tout le temps, on ne peut pas fermer le service.

Quel regard portez-vous sur le système suisse?

J’espère que la Suisse ne prendra pas le même chemin que celui de la France. On entend qu’ici aussi, certaines choses vont dans le même sens, cela m’inquiète. Il y a de moins en moins de généralistes par exemple, alors que la ceinture de premier recours est capitale pour maintenir un système de santé qui fonctionne.

Photo de titre: via Canva.com

   

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